Dinant 1940, le bombardement oublié.

Avant-propos.

Il y a quelques années déjà, vous était proposé un article sur « Traces Mosanes » intitulé ‘Le passage de la Meuse’. Une sorte de promenade patrimoniale. Il y a peu de temps, Willy Clarinval me transmettait une photo aérienne, il s’agissait, comme on dit dans le jargon, d’une ‘verticale’ dont la légende succincte prétendait qu’elle avait été prise lors d’un bombardement de la Royal Air Force en mai 1940… sur Dinant.

Le cliché était de faible qualité, reconnaître la cité d’Adolphe Sax du premier coup d’œil ne s’avérait pas si évident. En voici l’histoire et son contexte résumés.

L’histoire du village d’origine médiévale de Bouvignes allait être secouée pour la seconde fois par une attaque allemande, nazie cette fois ; à l’avant-plan, la passerelle piétonnière à trois arches d’avant-guerre que l’on retrouve dans ce récit. Ce souriant aviateur de la Royal Air Force, devant un bombardier Blenheim, montre une caméra F24 d’une focale de 8 pouces ouverte à f2,9 de la Williamson Manufacturing Company Ltd, ici équipée devant son objectif d’un accessoire à miroir permettant de réaliser des prises de vue obliques (DR, ©IWM CH4749

La bataille de Belgique.

L’avancée des divisions allemandes par les Ardennes, en cette belle fin de printemps, est une mauvaise surprise pour les Alliés. Nul ne le pensait réalisable. Certainement pas les autorités militaires belges puisque l’essentiel des forts, des fortins et autres blockhaus périphériques se voient distribués sur la Basse-Meuse, entre Namur, Liège et Visé avec le fort d’Eben-Emael de construction moderne. La Haute-Meuse, quant à elle, n’est pourvue que de quelques faibles casemates sur sa rive gauche, en face de ponts névralgiques. S’ajoutent deux blockhaus sur la rive droite au niveau du fort de Dave. Le sujet sera traité ultérieurement.

Mai 1940, l’Allemagne nazie entreprend son attaque sur la Belgique, le Grand-Duché du Luxembourg. Brièvement, deux axes se dessinent : un groupe d’armées vers Bruxelles qui déclenche une riposte Alliée, le plan Dyle, vers les lignes de défense casematées belges dont la fameuse K-W, Kooningshooikt-Wavre. La partie septentrionale de celle-ci est abandonnée sur ordre du Général Billotte, de lourds combats se passent dans un premier temps à Louvain puis dans la région de Wavre. Le second axe passe par les Ardennes selon le plan modifié du Generalfeldmarschall Erich von Manstein. Malgré les actions retardataires de troupes françaises qui ont franchi la Meuse et des Chasseurs Ardennais, la progression ennemie s’avère implacable. La conjonction de divisions blindées, de troupes d’infanterie motorisées ou à cheval, d’une logistique moderne, le tout appuyé par un contrôle aérien quasi sans faille de la Luftwaffe ébranle le commandement français qui est en charge de la défense de la Meuse au sud de Namur.

Carte décrivant les différents mouvements de troupes Alliées à la veille de l’attaque du Reich d’Adolf Hitler (US Army).

Le Général André-Georges Corap est à la manœuvre, il envoie sur la rive gauche du fleuve, au sud de Namur, des régiments d’infanterie accompagnés d’éléments motorisés. Les soldats se déplacent à pieds, parfois sur plus de cent kilomètres, harnachés comme pendant la Grande Guerre. Sans couverture aérienne efficace. Ces hommes, qui se battront avec courage, atteignent finalement la région dinantaise et son plateau ouest. La Wehrmacht, quant à elle, s’implante de l’autre côté et prépare son passage de la Meuse. La zone de combat se situe tactiquement entre Anseremme et Yvoir. La ville de Dinant en tant que telle est à éviter, l’effondrement géologique de Houx est privilégié pour forcer le fleuve.

Le 10 mai, deux unités principales sont prêtes : la 5ième Division blindée et la 7ième Division blindée accompagnées de divers régiments d’infanterie. La première pousse son attaque sur Houx et réussit à passer. La seconde, la 7. Panzerdivision, dirigée par le Generalmajor Erwin Rommel descend vers Leffe. C’est uniquement ce mouvement que nous allons fortement synthétiser afin de savoir ce qu’il en est de cette photographie aérienne.

 

Le renard des Ardennes.

Dès la Première Guerre mondiale, Erwin Rommel révèle de grandes qualités en tant que meneur de soldats. Lors de la campagne de Pologne en 1939, il monte en grade et devient le chef de la Führerbegleithauptquartier, l’unité de protection des quartiers-généraux d’Adolf Hitler qui l’apprécie beaucoup : c’est d’ailleurs réciproque ! Son don en matière de tactique est évident, son courage personnel aussi, sa gestion des troupes sous ses ordres exemplaire et inventive. Cette combinaison le porte en juin 1940 à atteindre la côte de la Manche, le 10 juin, à Saint-Valéry-en-Caux. Sa gloire est acquise lors de la campagne d’Afrique avec l’Africakorps qu’il perd pourtant. Après le retrait de la Wehrmacht d’Afrique, Rommel se retrouve sur la côte de la Manche afin d’interdire tout débarquement. Sa position de commandement n’est pas simple étant supervisé par le Feldmarschal Edwin von Rundstedt ; ses efforts ahurissants pour renforcer le Mur de l’Atlantique seront vains. Si l’on y songe à tête reposée, il n’aura tenu qu’un seul jour, fusse-t-il le plus long ! Des dizaines d’ouvrages ont été publiés à ce sujet… Demeure la sentence formidable tirée du film américain de John Ford, ‘L’Homme Qui Tua Liberty Valence’ : « Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende ». Descendant dans son camion de communication radio, ce 13 mai 1940, la route sinueuse de Loyers qui mène à l’abbaye prémontré de Leffe, Erwin Rommel forge sa légende.

 

Attaque à l’aube !

Sur le plateau ouest se situe le 11e Corps d’Armée français du Général Julien Martin dont le poste de commandement est à Florennes, ses éléments avancés vers la Meuse sont les 18e et 22e Division d’Infanterie, respectivement sous l’autorité des Généraux Camille Duffet et Pierre Béziers Lafosse. De ces deux D.I. s’étagent du nord au sud, soit du Mont Noir au sud de Dinant, les 66e et 77e Régiments d’Infanterie ; ceux-ci détachent, au nord de Bouvignes, les 1er et 2e Bataillons du 66e R.I. et le 2e Bataillon du 77e R.I. au sud de la localité. Ces troupes, fatiguées et incomplètes, vont devoir faire face à la 7e Panzer de Rommel.

Le second ponton de bateaux filera de la berge droite de la Meuse vers l’auberge de Bouvignes, dans l’attente de sa mise à l’eau le génie allemand procède au transit du matériel à l’aide de ‘portières’ soit des éléments constitutifs d’un Brückengerät B ou C. Ceci provoque un embouteillage temporaire de chars d’assaut ; sur l’image de droite on aperçoit un tout-terrain d’état-major Horch Pkw Kfz. 15 derrière un obusier automoteur blindé ‘15 cm sIG 33 (Sf) auf Panzerkampfwagen I Ausf B’, le sigle sIG signifie ‘schweres Infanteriegeschutz’, canon d’infanterie lourd adapté au châssis d’un tank Panzerkampfwagen I alors obsolète, ce matériel pèse 8,5 tonnes (RD, Bundesarchiv 127/373).

Les Français gagnent Bouvignes et le château de Crèvecoeur implantant des nids de résistance équipés de mitrailleuses. Perben & Iselin précisent le dispositif : « A gauche, près de l’Ile des Alouettes, la section du lieutenant Trichet assure la liaison avec la 5e compagnie du II/39e. Au centre, la section Chabot garde la passerelle de Bouvignes, bloquée par des grilles de fer. Sur la droite, s’étire la section Bissiriex, qui surveille l’écluse de Leffe tout en se raccordant à la compagnie du II/77e installé devant Dinant. En arrière, à travers pente, se tient la section de l’adjudant-chef Brillat, que soutient la compagnie de mitrailleurs du capitaine Cussac ».

Ces trois photos montrent le ponton de bateaux de type Brückengerät B de capacité de 4 à 10 tonnes selon sa longueur et ses éléments constitutifs permettant le transfert de matériel lourd ; elles sont prises de la rive gauche de la Meuse à Bouvignes, le bâtiment aux trois tabatières au fond se retrouve plus loin dans une autre illustration, dans le dos du photographe de la Propaganda Kompanie se situe le court tunnel sous la voie ferrée menant à la rue Fétis et à la place du monument aux morts de 14-18 (Michel Hubert & Claudy Burnay).

Le Génie belge a dynamité une arche de la passerelle piétonnière reliant Bouvignes à Devant-Bouvignes et bloqué son ancrage sur la rive droite avec des grilles métalliques le 12 mai, jour de Pentecôte. La brume du matin de ce 13 mai se lève et laisse voir les premiers canots pneumatiques du détachement d’assaut du 7. Schützen-Regiment du général Hoth, chef du XVe Corps d’Armée, sous la couverture de leurs canons et mortiers. Les Français ouvrent le feu et fauchent l’adversaire, seule une compagnie atteint la rive ouest et est clouée au sol. Le Colonel von Bismarck, caché derrière un muret s’inquiète de la situation. La tête de pont est très fragile, les défenseurs bien camouflés. Rommel, Hoth et le Generaloberst von Kluge font le point au quartier-général temporaire à Leignon. Rommel descend la rue du Moulin suivi de Panzer III et IV et d’un détachement d’artillerie, tout en subissant une attaque de sa propre Luftwaffe, il atteint le fleuve. Devant-Bouvignes, les tanks s’espacent sur la chaussée d’Yvoir, tourelles à gauche…

Rive droite un peu en amont de la passerelle – le jour des tirs sur Bouvignes qui provoquent divers incendies ? -, un canon de 10,5 cm leFH 18, leichte Feld Haubitze, est en place ; après l’assaut, les troupes allemandes sont confiantes et s’activent à leurs missions, le site n’a pas pris une ride à l’heure actuelle : on remarque la bâtisse aux trois tabatières, devant laquelle le ponton de bateau s’établissait (Michel Hubert & Claudy Burnay, Google Street View).

Voici un extrait de la relation de Rommel provenant de ses carnets personnels regroupés sous le titre générique ‘La Guerre Sans Haine’, sous la supervision de l’historien et auteur Jacques Mordal pour la traduction française. Il ne concerne que la phase de combats concernant Bouvignes. « Tous les points de la rive ouest où pouvaient être cachés des tireurs ennemis furent soumis au feu précis de nos pièces, qui couvrit les rochers (ndlr, sans doute les ruines de Crèvecoeur) et les constructions. Le lieutenant Hanke démolit en plusieurs coups un réduit bétonné sur la rampe d’accès au pont (ndlr, à l’évidence il s’agit de la passerelle, le ‘réduit bétonné’ est le bunker belge codé M5 qui couvre celle-ci, il existe toujours et se situe derrière la voie ferrée, près du monument aux morts)… Sous la protection de ce tir, la traversée recommença peu à peu et nous commençâmes à établir un transbordeur à remorque, utilisant plusieurs grands pontons ».

Ce cliché peu connu participe-t-il, ou non, à la légende d’Erwin Rommel ? Il était un grand amateur de photos, gardait sur lui un Leica et n’hésitait pas à prendre ses propres photos… Toujours est-il qu’après la guerre les autorités US ont saisi, prise de guerre, la totalité de son fonds photographique et l’entièreté de son importante correspondance avec son épouse, Lucie. Qu’elle soit de Rommel ou d’un préposé à la propagande, cette image de Bouvignes en feu est remarquable (US Nat. Arch. Series 242-EAPC/DR).

Les photos ‘avant-après’ révèlent, dit-on, parfois une certaine nostalgie, pour le fureteur en histoire elles permettent de constater l’évolution de l’environnement quel qu’il soit, sa disparition ou sa modification… Après la guerre, Bouvignes a heureusement été reconstruit quasiment à l’identique respectant le plan des rues médiéval. De g. à d., le bunker couvrant la passerelle, le tunnel sous le chemin de fer où arrivait le ponton de bateaux, l’église Saint-Lambert, les ruines du château de Crèvecoeur récemment réhabilitées (Google Street View).

Rommel poursuit, il faut l’admettre avec un certain courage impétueux : « Je pris alors personnellement le commandement du 2e bataillon du 7e Fusiliers et dirigeai les opérations pendant quelques temps. Accompagné du lieutenant Most, je passai la Meuse dans un des premiers bateaux et rejoignis la compagnie qui avait traversé dès le petit matin ». L’histoire est dite. Une légende porte à croire que l’incendie de Bouvignes fut décidé pour empêcher l’artillerie française de tirer sur les troupes allemandes, il s’avère plutôt un effet collatéral à la suppression des positions défensives ; la guerre sans haine, certes, mais impitoyable.

 

La progression de la Wehrmacht étant particulièrement alarmante de par le franchissement de la Meuse, une option se prend dans les états-majors Alliés : isoler les éléments de pointe en interdisant son renforcement. Un vœu pieux vu que le front se désagrège en faveur du Führer. La Royal Air Force intervient – bien faiblement et tardivement – dans le ciel belge contrôlé par la Luftwaffe.

Le 15 mai 1940, à 9h30, le chef d’escadrille Lance Smith du 607 Squadron réunit cinq avions de chasse Hurricane de son B Flight et six autres provenant de l’A Flight du 615 Squadron pour escorter une douzaine de bombardiers légers Bristol Blenheim de type Mk. IV, trois du 15 Squadron et neuf du 40 Squadron. La mission consiste à bombarder des ‘ponts’ sur la Meuse dans la région de ‘Dinant-Celles’, ce qui peut paraître curieux pour l’identification de des objectifs. Les bombardiers décollent de la base de Wyton, près de la ville universitaire de Cambridge, faisant partie du 71 Wing de l’Advance Air Striking Force. Cette dernière, ‘la force aérienne d’attaque avancée’, est une organisation anglaise qui déploie des escadrilles de la R.A.F. en France et en Angleterre pour contrer l’attaque allemande.

L’affaire ne va pas sans mal car avant d’atteindre le fleuve, le groupement est intercepté à 3.300 mètres d’altitude par des Messerschmitt Bf 110 et Bf 109, le redoutable appareil de chasse de la Luftwaffe. Le Squadron Leader J. R. Kayall du 615 semble abattre deux Bf 110 tandis que le Flying Officer H. N. Fowler sur son Hurricane descend un probable Bf 109 avant d’être lui-même atteint et fait prisonnier. Deux autres Bf 109 sont perdus ; trois Hurricanes étant crédités au célèbre pilote Hauptmann Werner Mölders et ses camarades d’escadrille. Deux Blenheim sont abattus par des Bf 109 du 1/JG 3 au nord-ouest de Charleroi. Le bombardier, n° de série N6217, avec le pilote et Wing Commander Ernest C. Barlow, le sergent observateur Edward Clarke, 20 ans et l’opérateur radio mitrailleur Albert E. Millard ; le bombardier, n° de série P4913, avec le pilote Flying Officer John E. Edwards, 26 ans, l’opérateur radio mitrailleur Stanley Johnson et le Sergeant Charles T. White de 23 ans. Ils appartenaient tous au 40 Squadron et sont inhumés au cimetière communal d’Ecaussines d’Enghien : ils tentaient d’enrayer l’avance nazie, près de Dinant.

Fabriqué par la Bristol Aeroplane Company, le bombardier léger apparaît au sein de la R.A.F. en 1937 ; il comprend un pilote, un navigateur bombardier et un radio qui sert la mitrailleuse Vickers VGO de calibre 7,7 mm en tourelle dorsale ou la Browning du même calibre disposée dans le flanc gauche. Rapide fin des années trente, l’avion se voit dépassé au début de la guerre. 4.422 appareils sont construits toutes versions confondues ; l’étroitesse du fuselage est à remarquer sur le cliché de droite. (©IWM CH753, CH761 & CH717).

Cette mission ‘Dinant-Celles’ n’était pas suicidaire en soi, elle faisait partie de celles (sans jeu de mot) qu’il fallait exécuter. Souvent reste dans la mémoire collective que les interventions aériennes françaises et britanniques pendant l’invasion décidée par Hitler furent faibles sinon inexistantes. Ceci est totalement faux. Elles furent sans doute dépassées par les événements et une supériorité des airs nettement en faveur de l’ennemi. Mais le combat aérien Allié fut courageux et imposa à la Luftwaffe des pertes qui, plus tard, dans quelques mois, furent le premier échec du Führer lors de la Bataille d’Angleterre : trop d’équipages expérimentés de la Luftwaffe furent abattus pendant la Bataille de Belgique et de France ! L’historien et auteur belge Jean-Louis Roba l’a très bien démontré. Le nombre de Blenheim à atteindre l’objectif mosan demeure pour l’instant difficile à déterminer, le rapport de bombardement est inconnu.

 

La photographie aérienne, notre verticale primaire qui a initié cet article, était en fait un recadrage d’une autre trouvée dans la banque de données de l’Imperial War Museum, mais cette fois l’intégrale du négatif. Des Blenheim Mk. IV bombardant ‘Dinant’, rescapés de la chasse allemande, l’un devait être doté d’un appareil de prise de vues aériennes.

De haut en bas, on distingue la darse d’hivernage des vedettes touristiques ; l’ancienne ‘Filature des Ardennes’ bordant la rue Fétis dont actuellement la cheminée est préservée en tant que patrimoine du passé industriel de Bouvignes ; le château de Crèvecœur ; la place du Bailliage et l’église Saint-Lambert ; le pont de bateaux allemands, objectif principal du bombardement ; la passerelle piétonnière dont l’arche sur la rive gauche est détruite ; la ‘Manufacture de Tissus’ entre la rue Camille Henry et la chaussée d’Yvoir et dans le coin extrême en bas à droite l’abbaye de Leffe. Les panaches de fumée et leurs ombres projetées aperçues dans la Meuse et sur la manufacture sont les explosions de bombes de 250 livres (113 kg) larguées par un Blenheim vu le groupement ; le Brückengerät ne sera jamais touché. L’insert ‘recontrasté’ montre mieux les impacts (©IWM C1590).

Cette oblique doit sans doute avoir été prise au tournant des années  60/70 ; on y aperçoit Leffe, l’Abbaye Notre-Dame et la Manufacture de Tissus, la passerelle et l’écluse qui, plus tard furent réaménagées, la passerelle étant déplacée d’une centaine de mètres vers l’amont. La manufacture est mise en liquidation début 1970. (Michel Hubert & Claudy Burnay).

Cette illustration prise de la rive gauche s’avère remarquable dans le cadre de cet article : à l’avant-plan, le Brückengerät, derrière la passerelle piétonnière dont la première arche fut dynamitée et en fond d’image la Manufacture de Tissus de Leffe avec sa haute cheminée, qui encaisse les bombes de la R.A.F., l’erreur est de l’ordre de 500 mètres (Michel Hubert & Claudy Burnay).

La R.A.F. n’est pas seule en ce combat, l’aviation française participe à l’effort d’endiguement. Déjà, le 10 mai, les GB I/12 et II/12 (Groupe de bombardement) lâchent leurs projectiles sur la Meuse à Maastricht en subissant de lourdes pertes. Une seconde mission consiste à bombarder des troupes allemandes dans le triangle formé par Dinant, Ciney et Ciergnon. Les appareils sont des LeO-451 construits par la firme Lioré et Olivier, à nouveau du GB I/12 et II/12 basés respectivement à Soissons-Saconin et Persan-Beaumont. Le LeO-451 est un bombardier léger particulièrement moderne pour l’époque, très rapide mais moins que les chasseurs Bf 109 de la Luftwaffe ; son handicap provenait d’une emplanture de sa double dérive qui fut plusieurs fois modifiée afin de permettre un décollage en sécurité. Dans sa mission mosane du 13 mai, le LeO-451 est utilisé en attaque à basse altitude ce qui n’est pas son rôle tactique : une opération insignifiante due à une forte défense anti-aérienne.

Cette carte montrant l’avancée nazie au 16 mai 1940, soit le lendemain du bombardement de la Royal Air Force ‘sur Dinant’, prouve que la tentative de destruction des pontons de bateaux à Bouvignes était une tentative dépassée par les événements sur le terrain (US Army

On peut considérer que la Royal Air Force n’a pas brillé à Bouvignes. Une opération sans doute prise en méconnaissance des progrès exacts sur le terrain des armées allemandes. Le pont de bateaux Devant-Bouvignes ou celui faisant face à l’auberge de Bouvignes demeurent intacts – tout comme ceux à Houx - et permettent à l’intendance de renforcer les divisions dans leur progression. La carte ci-dessus montre l’avancée des armées nazies au 16 mai, le lendemain du bombardement. Si les ponts de bateaux avaient été détruits, ce n’était qu’une ‘Schnipsen’, une pichenette pour le Generalmajor Erwin Rommel. D’autant plus que le Panzergruppe du General Ewald von Kleist, après la percée dans la région de Mézières, Monthermé et Sedan, s’apprête déjà à combattre les blindés du Colonel Charles de Gaulle à Montcornet le 17 mai. Le bombardement oublié de Dinant ne resta pas dans les mémoires. Raison pour laquelle… 

 

Robert Dehon

Notes

Rommel était-il vraiment un stratège hors pair ?

Un commentaire de l’historien français Laurent Henninger, paru dans la très remarquable revue « Guerres et Histoire », avril 2014, répond à la question : « Erwin Rommel est un tacticien compétent et relativement talentueux, sans plus. Mais il bénéficie d’une triple propagande en sa faveur. Tout d’abord, celle du régime nazi. Celle, ensuite, du régime ouest-allemand d’après-guerre, à la recherche de héros militaires qui puissent être considérés comme antinazis – or Rommel est lié aux conjurés du 20 juillet 1944 qui ont tenté un attentat contre Hitler. Enfin, cette propagande est largement relayée par les Anglo-Américains dans un but similaire, et ce d’autant plus qu’ils travaillaient à reconstituer une armée allemande dans le cadre de l’OTAN. C’est la combinaison de ces récits qui construit, au fil des ans, un personnage que l’on peut considérer comme un ‘produit marketing’ proche de la perfection… ».

Dans le même ordre d’idée, on peut se rappeler la sévère critique de l’historien anglais Len Deighton – mieux connu pour son célèbre roman d’espionnage ‘The Ipcress File’ suivi d’un très bon film avec Michael Caine – dans son livre ‘Blood, tears and folly’ (jamais traduit, 1993) démontrant que Rommel n’a pas correctement pris en compte la logistique de son Africa Korps d’où son échec final. De même, quand en poste sur la Manche et malgré les efforts démentiels pour améliorer la défense du Mur de l’Atlantique début 1944, Rommel échoue. La chaîne de fortifications de près de 4.000 km tombe en une journée, une seule : le 6 juin 1944 ! Rommel était un excellent tacticien, un homme de terrain redoutable, plus intuitif que réfléchi. Certains auteurs prétendent qu’il était également un stratège ; c’est enfoncer une porte ouverte, Hitler, lui seul, verrouillait toute la stratégie du Reich ! N’y aurait-il pas à toiletter la légende ?

Photo aérienne dite ‘verticale’ ou ‘oblique’ : les caméras spéciales embarquées sur un avion sont soit disposées verticalement dans le fond de la carlingue soit fixées sur un flanc et orientées sous un certain angle vers le sol.

La photo de titre est un montage, le cockpit provient d’un jeu (inconnu) et représente celui d’un vrai bombardier Blenheim, vous êtes à la place du pilote et, en regardant bien, on aperçoit le bombardier à son poste, plus un peu de grain argentique digital.

Remerciements

A Willy Clarinval pour avoir éveillé mon attention sur ce bombardement oublié ; à Michel Hubert et Claudy Burnay qui m'ont très sympathiquement aidé pour les illustration et leurs commentaires, Michel Hubert collabore activement au site Génédinant créé par Georges Degaudinne (http://www.genedinant.be/site/index.php3), une somme patrimoniale mosane à découvrir, le lecteur y trouve l'histoire industrielle de Dinant dont celle de la Manufacture de Tissus.

Sources

« Mai 1940 Haut-le-Wastia au cœur de la tourmente », Dominique Halloin, ASBL Musée du Souvenir, Haut-le-Wastia, 2006. Ce livre, riche en informations sur les combats du passage de la Meuse dinantaise, mérite une place de choix dans la bibliothèque.

« Les panzers passent la Meuse », Paul Berben & Bernard Iselin, Robert Laffont, 1967. Un grand classique.

« La guerre sans haine », Erwin Rommel, Les Presses de la Cité, 1962.

« Dinant 1940/1945 », Jacques Olivier & Eddy Piot, Editions De Krijger, 2000.

« Mai 1940, Rommel traverse l’Entre-Sambre-et-Meuse de Dinant à Landrecies », André Lepine & Guy Heynen, autoproduction, non daté (ca. 1970).

« Mei 40, de achttiendaagse veldtocht in België », Peter Taghon, Lannoo, 1990.

 « Sur les traces de Rommel », étude ca. 1995, Col. BEM e.r. H. Huet.

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