C'est effectivement une question que l'on pouvait se poser à la suite du forage d'exploration de Rosée en 1963-1964... Celui-ci était l'aboutissement des travaux de prospection menés par la société Belgian Shell Company depuis 1961 sur les 2630 km carrés de la concession dite « de l'entre Sambre et Meuse » accordée par l'Etat pour ses travaux de recherche. Dès 1961, ceux-ci débutèrent par les phases de gravimétrie et de magnétométrie suivis d'une campagne de recherches sismiques au long de l'axe longitudinal sud-ouest et nord-est de la concession qui s'étendait d'Erquelinnes à Soheit-Tinlot par-dessus, en son centre, le synclynorium du Bassin de Dinant. Parallèlement à ces phases successives se poursuivirent les travaux des ingénieurs-géologues.
DU PÉTROLE CHEZ NOUS ?
Verticale aérienne de l’Institut Géographique National de 1952 intégré sur une carte géologique. A remarquer la piste de la base de la Force Aérienne de Florennes en haut à gauche ; Rosée se situe au bas du cliché ; le point rouge indique le lieu du forage (IGN, Service géologique de Wallonie, RD).
Ceux-ci « tapaient le caillou » sur le terrain principalement au long de l'émergence sud du bassin pour reconnaître la puissance des différentes formations, leurs stratigraphie, pentes, direction etc. Les lithologies varient de grès bruns à stratification plane parallèle ou entrecroisée en ‘auges et mamelons’ à des siltites gréseuses brun olivâtre ou à des grès argileux gris-verdâtre. Les passées pélitiques sont fréquentes. Les micas sont parfois abondants. Les brachiopodes sont fréquents et beaucoup de grès possèdent un ciment dolomitique. Des nodules calcaires sont parfois présents. La Formation de Ciney a été recoupée sur une puissance de plus de 300 mètres par le sondage de Rosée, effectué en 1964 par la Belgian Shell Company, dixit le Ministère de la Région Wallonne, Direction générale des ressources naturelles et de l’environnement.
De g. à dr. : le 31 août 1963 arrive le derrick provenant de Jeumont, un assemblage de poutrelles long de 50 m qui se pose sur une base bétonnée ; la chambre des machines, quatre moteurs permettent le levage du derrick et la rotation des tiges et du trépan de forage ; mise en place du derrick qui sera basculé à la verticale (Shell).
Une fois au laboratoire, les prélèvements livrèrent alors leurs caractéristiques et, dans le Dévonien supérieur, les géologues retirent des formations du sous-étage Frasnien dont le faciès pétrographique était susceptible d'être une « roche réservoir, poreuse et perméable » idéalement placée dans l'échelle stratigraphique sous les schistes du Famennien qui empêcheraient la migration des fluides éventuellement présents sous eux.
De g. à dr. : le derrick s’élève lentement dans le ciel de Rosée ; le forage s’effectue à l’aide d’air comprimé fourni par trois compresseurs selon un brevet américain ; le derrick dressé et ses deux piscines de récupération des boues, en cas de forage partiel à la boue, ‘mud drilling’, pour l’alésage du puits notamment (Shell).
Selon les géophysiciens, cet étage se situait approximativement à une profondeur moyenne de 1.000 à 1.300 mètres dans notre région et il fut donc décidé de tenter un forage lourd à Rosée... Cette formation fut rencontrée vers 1.100 m de profondeur mais hélas stérile...
De g. à dr. : suivant la dureté des roches traversées, toutes les dix ou douze heures le train de sondes doit être ramené à la surface pour le remplacement du trépan, ensuite le tout est redescendu ce qui nécessite un temps de manœuvre parfois très long en fonction de la profondeur atteinte ; l’installation est importante au vu de la silhouette d’un spécialiste du forage ; introduction du tube principal sur un pièce nommée la ‘table de rotary’ ; un moufle positionne le train de sonde, il pèse douze tonnes à lui seul (Shell).

Le forage s'est néanmoins poursuivi à la suite des accords avec le Corps des Mines, pour la corrélation avec les puits de charbonnage, puis, sur bris de trépan, il fut abandonné après avoir atteint le « top » Couvinien à 2.920 m : on récupéra le train de sonde puis le puits fut bétonné... Rosée avait vécu et les espoirs envolés...

Jean Javaux.

Trouvera-t-on du pétrole à Rosée ? Une question prématurée… L’importance des moyens mis en œuvre pouvait permettre de penser que les géologues de la Shell ont pu réunir des indices très encourageants. Cette conclusion était totalement prématurée. Des forages entrepris depuis un an à Jeumont, en France, dans la même région, à 50 km de Rosée, ont dû être abandonnés (ndlr, à 10 km de Maubeuge). Faut-il être pessimiste pour autant ? Pas nécessairement : dans le monde entier certaines découvertes furent dues à la persévérance des explorateurs. Un forage de ce genre s’inscrit dans les efforts de l’industrie pétrolière pour diversifier ses sources d’approvisionnement, même dans des régions où les premiers indices ne sont pas des plus favorables. Il s’explique par l’intérêt qu’il y aurait à trouver du pétrole dans un pays où sont réunis d’importants centres de consommation, une infrastructure développée et d’importantes possibilités de raffinage. (En-tête d’un article du journal de la Belgium Shell Company, 1963).

Notre ami Jean Javaux a été le témoin privilégié de cette exploration pétrolifère à Rosée, il reçut également une prime spéciale de Shell pour l'amélioration technique de la préparation des plaques minces pour l’analyse microscopique en laboratoire suite à « l’érosion éolienne » qu’avaient subi les « cuttings », les déblais, du forage à l’air comprimé durant leur remontée vers la surface (JJ).
Bref lexique de l’or noir

Gravimétrie : issue de la géophysique, elle permet d’étudier les variations spatiales du champ de gravité, et de circonscrire les zones d’hydrocarbure.

Magnétométrie : mesure des variations du champ magnétique de la Terre permettant la localisation de poches pétrolifères.

Synclynorium : association de plis, presque parallèles entre eux, dont l'ensemble a une allure Synclinale, en géologie un synclinal est un pli dont la concavité est tournée vers le bas, l'anticlinal ayant lui la concavité vers le haut ; le synclinorium de Dinant est parfaitement étudié.

Stratigraphie : discipline des sciences de la Terre qui étudie la succession des différentes couches géologiques ou strates.

Frasnien : étage du Dévonien supérieur, son stratotype, soit son affleurement, se trouve à Frasnes-Lez-Couvin.

Famennien : le Famennien est l'étage chronostratigraphique, l’âge des couches géologiques, le plus haut du Dévonien supérieur, soit de -372,2 millions à -358,9 millions d'années.

Derrick : une tour soutenant le dispositif de forage d'un puits de pétrole, inventée par l’Américain Thomas Derrick.

Montages photographiques : Robert Dehon.