M. Jules Hentjens

Joseph Zilliox

Zylog
Hentjens
Retournons à l’époque de la première date et nous nous retrouvons en pleine guerre 1914-1918. Seule la partie du territoire belge situé au nord-ouest du pays était encore libre et défendu par nos vaillants soldats. Beaucoup de belges cherchèrent à les rejoindre afin de combattre à leur côté, et pour y arriver il fallait passer par les Pays-Bas et le plus souvent par Maastricht assez proche de la frontière belge. Les moyens les plus directs étaient d’utiliser le cours de la Meuse.

En décembre 1916, un liégeois, M. Jules Hentjens avait appris qu’un remorqueur allemand était piloté par un batelier alsacien dont il avait remorqué la péniche avant 1914. Cet alsacien avait été enrôlé de force dans l’armée du Kaiser et Joseph Zilliox, c’était son nom, avait décidé de passer en Hollande. Malgré le danger, M. Zilliox consentit à emmener des passagers désireux de s’enrôler dans l’armée de l’Yser. Quarante-deux volontaires s’embarquèrent et le départ fut fixé au 5 décembre 1916 à minuit.Malgré de nombreuses péripéties, le remorqueur après avoir essuyé des coups de feu arriva à bon port.
Décidés à renouveler cet exploit, Jules Hentjens mis sur pied une seconde échappée, dans la nuit du 3 au 4 janvier, profitant de la crue de la Meuse, il embarqua 107 personnes, dont deux dames qui allaient rejoindre leurs maris et purent ainsi se rendra à Eyden à bord du remorqueur ATLAS V. La raison qui poussa Jules Hentjens à cette seconde tentative, c’est que les policiers « boches » recherchaient parmi les bateliers quels auraient été ceux qui auraient pu prêter leur concours à l’évasion de l’ANNA; Les recruteurs insistaient auprès du capitaine pour hâter le départ; La crue de la Meuse, en cette fin décembre 1916 était le moment attendu, car la Meuse à cette époque n’était navigable entre Liège et Venloo qu’en période de crue. Encore fallait-il connaître à fond les passes dangereuse à éviter car cette opération était très risquée; L’idée d’accomplir ce périlleux exploit plaisait au courageux capitaine.
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Mais rien de tel que de laisser raconter l’odyssée par un passager qui l’a vécue ! Laissons donc la parole à M. Jacques Lambrecht, oculiste à Herstal. « Depuis longtemps, l’expédition est projetée. On attend pour le départ le moment propice, c'est-à-dire les inondations de la Meuse. Le 3 janvier 1917, tous les passagers reçoivent l’ordre de rejoindre le remorqueur arrimé près de l’écluse car celui-ci, réquisitionné par les Allemands doit quitter Liège pour Namur à 4 heures du matin. Coûte que coûte, il faut donc risquer l’aventure cette nuit. L’embarquement commence à 5 heures de l’après-midi. Il est 8 heures 30 lorsque avec mes amis nous avançons silencieusement dans le vent, la bruine et l’obscurité le long du tir communal. Nous approchons de l’écluse ; une silhouette noire se découpe sur le ciel gris : c’est l’Atlas V, celui qui sera notre sauveur. Nous prononçons le mot d’ordre : qué novelles, va-t-on so Nameur ? (quelles nouvelles, va-t-on sur Namur). Nous glissons sur la planche en nous servant du guide mains et nous disparaissons dans la cabine arrière.

L'atlas V en service sur la Meuse

Déjà sont entassés une trentaine de concitoyens attendant anxieusement le départ. Il y en a autant dans la cabine arrière. Les arrivées se font plus rapides, le dernier se présente à 10h15. Tandis que les Allemands du poste voisin à 50m de nous dormaient à poings fermés, notre machine ronflait et dans le fond du remorqueur, les cœurs de 103 Belges battaient à l’unisson, enivrés par l’espoir d’une prochaine délivrance. Un bruit spécial se produit … « on part ». Non c’est une fausse alerte. Ce sont les tôles d’acier que l’on amène sur le « front » (pont) pour protéger les pilotes. Tout à coup le signal est donné. Les visages s’illuminent. Je consulte ma montre : il est 11h33. Les amarres sont levées. L’Atlas glisse silencieusement jusqu’au milieu de la Meuse. Adieu ville de Liège.
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La sentinelle allemande du tir communal ne nous remarque pas. Lorsque nous avons parcouru à peu près 200 m. la machine est mise en marche. Un de voyageurs faisant office de vigie, risque un œil par une fente et nous signale les différents points de repère. Après un long détour, nous sommes au voisinage de la maison Piquet. Dans notre cabine, nous sommes éclairés par une petite lampe fumeuse ; les uns assis, les autres debout. Dans un lit, un des voyageurs dort paisiblement. Tout le monde parle à voix basse, mon vis-à-vis s’éponge , mon voisin prend une pastille de menthe. Un autre divise une orange et fait la distribution. Un 3e presse un citron. Toutes ces odeurs se mêlent aux vapeurs chaudes venant de la salle des machines. Il fait étouffant. Dans un coin, un petit groupe boit à la même « plate ».
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Le remorqueur ATLAS V en 1930

Notre vigie signale « Pont de Wandre !» A ce moment plus un mot, chacun retient son souffle. Le pilote arrête la machine pour ne pas donner l’éveil aux sentinelles ennemies. Nous franchissons ainsi le premier écueil. Lorsque nous l’avons dépassé de 100 mètres, j’entends le capitaine donner l’ordre « en avant ». L’Atlas glisse sur l’eau. « Houillère de l’Espérence…houillère d’Abhooz, moulin d’Argenteau ». La sentinelle allemande, l’arme à la bretelle, est sur la rive, elle nous regarde, mais pétrifiée sans doute par tant d’audace, elle ne nous inquiète pas. Jusqu’à présent, nous avons voyagé sans être incommodé par l’ennemi. Nous filons sur Visé. A 50 mètres environ du pont, un premier coup de feu déchire le silence de la nuit. Nous sommes signalés ; l’attaque va commencer. Deux coups de feu retentissent encore à bref intervalle ; c’est l’alarme. Il est 12h34, nous filons comme un bolide. Les postes allemands tirent sur nous. Bientôt la fusillade est à son apogée. Les mitrailleuses se joignent aux fusils et les balles pleuvent sur nous. Mais l’Atlas est invulnérable. Il fonce sur le pont de service en bois établi par les Allemands, l’accroche au passage et le démolit en partie.

Pont démoli par l'ATLAS V dans sa fuite vers la Hollande

Une barque se présente devant nous. Le pilote croyant avoir à faire à un poste allemand pique droit sur elle et la culbute. Il s’élance ensuite sur le câble qui traverse la Meuse et le rompt. A ce moment, l’Atlas s’incline fortement sur la gauche, puis sur la droite, pique de l’avant et racle le fond de l’eau. Mais notre héroïque pilote, malgré les balles qui crépitent autour de lui, ne perd pas son sang-froid. Il redresse son remorqueur. Le capitaine donne l’ordre « à toute vitesse ». Un homme de l’équipage se glisse sur le pont jusqu’à l’escalier qui donne accès dans notre cabine et nous dit à mi-voix : « encore 10 minutes et vous êtes libres ! » Les balles frappent toujours nos flancs, peine inutile… Elles deviennent plus rares, il y a 15 minutes que nous sommes sur le feu de l’ennemi qui nous éclaire un moment à l’aide d’un projecteur. Nous entrons bientôt dans les eaux hollandaises. Et puis, c’est le silence. La machine même ne ronfle plus. Serions-nous arrêtés ? Non. Sans que nous nous en rendions compte, le remorqueur à fait demi-tour et s’amarre à la porte de la maison Warnier à Eisden. Le glorieux pilote de sa voix pousse un vigoureux hurrah ! Les passagers respirent à l’aise, sortent de leur repaire et se rangent rapidement autour des héros. De nos poitrines sortent de vibrantes clameurs que les échos répètent. Une heure du matin sonne au clocher de Lixhe. Le voyage a duré 1heure et demi. Les habitants de la maison hospitalière, réveillés en sursaut, apparaissent aux fenêtres. « Encore des Belges ! » crient-ils, Vive la Belgique ! Et tous de répondre : Vive le Roi ! Ils agitent des mouchoirs. Une planche nous est tendues et le débarquement s’opère en bon ordre. Les habitants d’Eisden, réveillés par la fusillade, se lèvent quand ils entendent nos cris d’allégresse. Des centaines de personnes sont là pour nous recevoir. Au café Warnier, nous sommes rafraichis gratuitement par le directeur de l’usine à blanc de zinc. Le drapeau belge, notre cher drapeau tricolore, que nous avions emporté de Liège, est déployé. Notre allégresse se transforme en délire quand notre pilote et notre capitaine étant placés devant notre oriflamme, on entonne une vibrante brabançonne. Suivent quelques chants de circonstance puis nous sommes conduits à travers les jardins et les ruelles boueuses à l’usine à blanc de zinc où nous sommes restaurés par le directeur car le personnel, à l’annonce de notre arrivé s’est levé pour nous recevoir. Au petit jour, nous allons revoir l’Atlas, nous palpons ses quelques éraflures. Une balle a traversé de part en part la paroi des soutes à charbon mais sans blesser personne; l’ancre a été perdue en accrochant le pont de Visé : Une partie du volant est brisée. La cheminée marquée d’une croix blanche se dresse fièrement. de l’autre côté de la rive, 3 casques à pointe contemplent avec des lorgnettes le héros du jour tandis que la Meuse roulant ses eaux jaunes apporte à l’Atlas V un baiser de notre chère patrie »

Voici donc l’épopée de ce dinantais, pilote de l’Atlas V, épopée que beaucoup ignorent. Charles Balbour, cantonnier des Ponts et Chaussées est décédé accidentellement lors de la reconstruction du pont de Dinant le 13 mai 1924, ainsi que l’indique la plaque apposée à sa mémoire. Il était également plongeur. L’Atlas V a continué son travail de remorqueur jusqu’en 1930. Sa cloche fut offerte par les propriétaires du bateau à la Vierge de Banneux Lors de la construction du pont à Coronmeuse pour l’exposition de 1930, le nom de Atlas V fut donné à ce pont.

monument
Cloche
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Lorsque le promeneur suit le cours de la Meuse, en remontant celle-ci à Dinant, il va rencontrer,
à la sortie d’une petite place, en contrebas de la collégiale, apposée au mur à droite, juste sous le
début du pont, une plaque portant l’inscription suivante : A Charles BALBOUR Héros de l’ATLAS V
3/1/1917 décédé ici le 13 mai 1924. Qui était ce Charles BALBOUR et à quoi correspondent ces dates, si ce n’est à son décès pour la dernière ?

Un dinantais trop peu connu

Plaque